VIOLENCES BASEES SUR LE GENRE AU MALI : La loi de l’omerta en cause
Malgré la persistante des violences basées sur le genre (BVG), le Mali nest pas encore au stade de la prise dune loi. Le constat est que le phénomène ne semble pas sestomper au regard de nombreux cas recensés ces derniers mois. Néanmoins, des organisations non gouvernementales, des associations de droits de femmes et même lEtat sont à pied duvre dans le but dapporter une solution durable à ce phénomène. Maliexpress.net fait un état des lieux.
La violence basée sur le genre est un grave problème de santé denvergure internationale qui remet en cause le droit international des droits de lHomme et les principes dégalité des sexes. Elle constitue aussi une menace pour la paix durable et la dignité humaine.
Les Etats membres des Nations unies, reconnaissant que les situations de crise exacerbent le risque de VBG (en particulier pour les femmes et les adolescentes), ont appelé à agir rapidement pour mettre un terme à la VBG dans les situations durgence.
Au Mali, les questions de violences basées sur le genre soulèvent toujours une polémique, comme ce fut le cas avec lavant-projet de loi, retiré sous la pression de certains milieux religieux. Entre incompréhension, déni et le poids des traditions, la lutte contre les VBG peine à aboutir dans ce pays à plus de 90 % musulman.
Les considérations socio-culturelles semblent primer sur tout au Mali. Même quand il sagit datteintes aux droits humains, notamment des violences basées sur le genre (VBG). De ce fait, le constat est amer : les violences basées sur le genre, sous toutes les formes, connaissent une hausse inquiétante.
Le combat des ONG
Seydou Doumbia membre de l’Association pour la citoyenneté active et la démocratie du Mali (Ajcad) plus précisément du bureau d’assistance et de plaidoyer citoyen accepte de verser son avis au dossier. Il explique que son association a été créée pour pouvoir assister les victimes des violations des droits humains, des trafics de personnes et surtout aussi des violences basées sur le genre. Elle évolue aussi dans le cadre de la protection de l’enfance.
Selon lui, il y a des précisions à faire au niveau des violences basées sur le genre. “Les gens limitent les violences basées sur le genre aux seules violences faites aux femmes. Ces violences faites aux femmes sont une portion de violences basées sur le genre. Parce que vous allez voir lorsqu’on définit la violence basée sur le genre, on va vous dire que tout acte nuisible perpétré contre la volonté d’une personne et qui est basé sur les différences de genre fixées par la société entre les hommes et les femmes. Cela inclut les actes qui infligent des blessures ou des souffrances physiques, sexuelles ou mentales. Les violences basées sur le genre ne sont pas appropriés à un seul sexe”, recadre-t-il.
Il précise quil existe cependant une sorte de partenariat entre eux et One Stop Center (qui s’occupe des VBG), dans le but de faciliter les prises en charge des cas qui nécessitent une évacuation sanitaire. En outre, son organisation va plus loin dans le soutien des victimes.
“Des fois, nous faisons l’assistance financière allant dans le sens de l’assistance sanitaire. Parce que vous allez voir que certaines analyses ne se font pas au niveau de One Stop Center. Ainsi, nous amenons la survivante à faire des analyses approfondies si elle est dans une condition financière un peu plus défavorable ; donc il faut un soutien financier”, rapporte-t-il.
Autre structure qui sest engagée dans ce combat, lONG Justice and Dignity for The Women Of Sahel (JDWS)/Justice et dignité pour les femmes du Sahel (JDFS). Elle a été créée pour concrétiser la vision d’un monde sans violences faites aux femmes et aux filles, dans le monde en général et dans les six (6) pays du Sahel, à savoir le Burkina, le Mali, la Mauritanie, le Niger, le Sénégal et Tchad en particulier.
Selon sa directrice Aida H. Oualate, il n’y a pas réellement de statistiques à jour au Mali qui brosse le tableau sombre des violences basées sur le genre au Mali. Néanmoins, elle soutient que les organisations des Nations unies notamment UNFPA, ONU-Femme ont donné des chiffres assez alarmants et surtout inquiétants. Ainsi, il est établi, selon elle, par ces organismes qu’une femme sur trois a subi ou subit de quelque nature qu’elle soit des violences basées sur le genre. JDWS rapporte que les chiffres ou statistiques de VBG au Mali se présenteraient comme suit :
Les derniers rapports publiés par ces agences des Nations unies font état de 40 % à 60 % des actes de violences basées sur le genre au Mali perpétrés sur les femmes et les filles. Aussi, le GBVIMS a recensé au cours de l’année de 2021 environ 9540 cas de VBG répartis comme suit : 47 %( femmes), 51 % (filles), 0,72 % (hommes), 1,28 % (garçons) et 14 % (handicapés).
De ce fait, lONG JDWS reste active dans la lutte contre ce fléau et a mené des actions comme la formation de plus de 75 leaders communautaires sur l’impact des VBG sur la communauté dans son ensemble et sur les lois existantes qui protègent les survivants ainsi que sur les mesures qu’ils peuvent prendre pour protéger les victimes.
En outre, elle a procédé à la sensibilisation de plus de 14 000 personnes avec 70 % d’engagement d’hommes sur la question des VBG. Ensuite, JDWS a mené une étude sur les VBG au Sahel en juin 2020 pour avoir un aperçu sur les réalités de la question des VBG au Sahel en lien avec la pandémie de la Covid-19.
Kadiatou Traoré, avocate : “Au Mali, nous avons plusieurs types de violence à savoir : la violence psychologique, le harcèlement, la violence physique, la violence sexuelle, y compris le viol, les mariages forcés, les mutilations génitales féminines, l’avortement et la stérilisation forcés, et le harcèlement sexuel, etc. Le plus fréquent chez nous, pour moi, est la violence sexuelle sur les femmes et les filles. Dans les différentes cours, une sanction est prise contre les coupables de ces différents crimes. La justice malienne uvre de toute force pour lutter contre ce phénomène depuis des années. La violence sur les hommes existe aussi au Mali. La semaine dernière, cétait lassassinat de deux femmes dont une enceinte de jumeaux, tuée par son mari. Lautre jour à Sirakoro dont les motifs ne sont pas encore déterminés car les enquêtes sont encore en cours”.
Les cas des VBG augmentent
Ce sujet brûlant a fait lobjet dun débat aux Nations unies, cela montre à quel point le phénomène dépasse toutes les attentes. “La violence contre les femmes, loppression des civils et les conflits violents sont directement liés. La misogynie imprègne lextrémisme violent”, avait cité le secrétaire général de lONU.
Ce constat issu du message annuel de M. Guterres se vérifie au Mali, où la détérioration de la situation sécuritaire va de pair avec laugmentation des cas de violence basée sur le genre (VBG), et notamment de violences sexuelles. Selon la Minusma, depuis janvier 2021, 7962 femmes et filles ont été victimes de VBG au Mali, daprès les données recueillies par le Système de gestion de linformation relatives aux VBG (GBV IMS).
Ce nombre a augmenté de 50 % par rapport à la même période au cours de lannée passée. Pour information, le GBV IMS est un système mis en place par l’UNFPA qui répertorie les cas de VBG rapportés par les ONG membres du sous cluster VBG, qui offrent des services de prise en charge aux victimes.
La Minusma estime que la hausse de ces violences basées sur le genre peut sexpliquer notamment par laugmentation du nombre de centres de prise en charge holistique des VBG qui rapportent ces informations qui, auparavant nétaient pas recensées. Le contexte sécuritaire marqué par la présence des groupes armés dans plusieurs localités du centre et du nord du pays, ainsi que l’absence de l’Etat dans certaines de ces zones, est également un facteur de hausse de ces violences. De ce fait, cela accroit le risque pour les femmes et filles d’être victimes de violences sexuelles (viols, viols collectifs, mariages forcés), sur les axes routiers, en brousse, au sein de leurs villages.
Il est important de souligner que les violences sexuelles sont les formes de VBG les plus rapportées au Mali, représentant près de la moitié des cas rapportés depuis janvier 2021.
Des séquelles
Daprès le psychologue Hassana Kanambaye, “les violences basées sur le genre sont nombreuses et se présentent sous de multiples formes”. Ainsi, il affirme quon peut les classer en plusieurs catégories selon les spécialistes et selon les circonstances. “Ainsi, nous avons les violences physiques, les violences psychologiques et sociétales”, précise-t-il. Il ajoute que ces violences physiques sont les meurtres, les coups et blessures tandis que les violences psychologiques sont les injures, les humiliations et tout acte qui contribue à humilier une personne dans le foyer ou dans la société.
Par ailleurs, notre psychologue précise que les séquelles sur les victimes sont variées mais le plus important demeure le traumatisme. “Outre le traumatisme, concernant le viol, pour lêtre, il faudra au préalable être menacé ou subir des formes de chantages”, dit-il. Cependant, il rappelle que des hommes aussi peuvent se faire violer par un groupe de femme. “Ainsi, les hommes sont aussi victimes de viol”.
Selon le constat de notre psychologue, après les sévices subis par un individu suite à une quelconque violence, “on développe un sentiment de mort psychique”. Autrement dit, les victimes peuvent ressentir une certaine exclusion sociale ou une sorte dindexation dans la société. Il poursuit que cela peut éventuellement développer chez elles un sentiment disolement qui, par la suite, pourrait conduire à un suicide volontaire ou involontaire.
“Ces personnes qui ont subi ces violences doivent être soutenues par leurs proches. En aucun cas, on ne doit les laisser dans leur isolement et leur prise décart”, ajoute-t-il en guise de recommandation. Cela va dans le sens de ladage qui stipule : “Soutenir les personnes victimes de VBG est un devoir pour tous et cela quon soit humanitaire, psychologue, médecin, etc.” En somme, le premier soutien est de dégager la responsabilité de la victime, estime M. Kanambaye. “Il faut lui faire comprendre quelle ny est pour rien dans tout ce mal quelle a subi”, conclut-il.
Lurgence dune loi
Le 26 septembre 2020 à Bamako, plusieurs dizaines de personnes, en majorité des femmes, ont marché, pour dénoncer les violences basées sur le genre (VBG) sous toutes ses formes. Cependant, plusieurs autres cas de violences ont été recensés et les auteurs se sont retrouvés dans les filets de la justice.
Pour les participants à la marche, il faut dautres actions, en dehors des marches, pour protéger les victimes des VBG. “La marche seule ne suffit pas. Il faut des propositions concrètes, des actions, etc. Si cette synergie continue, je pense que ça peut bouger”, ajoute une militante. Ainsi, depuis 2016, une quarantaine d’organisations de la société civile ont proposé un projet de loi au gouvernement malien contre les violences faites aux femmes, mais le projet de loi na toujours pas été adopté.
“Ladoption de cette loi est une urgence parce quon a beaucoup de lacunes avec notre arsenal juridique actuel. Nous sommes obligés de mettre les violences conjugales par exemple dans les coups et blessures ou actes de torture. Notre arsenal juridique ne parle pas nécessairement et spécifiquement des violences faites aux femmes, des violences basées sur le genre. Par exemple, par rapport aux mutilations, il ny a aucune loi qui en parle. Il est urgent davoir une loi qui spécifie ces questions-là et qui va venir punir des violences comme le harcèlement et dautres formes de violences sexuelles”, explique Maïmouna Dembélé, défenseur des droits de lHomme.
Bien que le Mali dispose dun Programme national pour l’abandon des violences basées sur le genre, l’existence dun numéro vert (80-333) au niveau de la police pour dénoncer déventuel cas, l’urgence est d’avoir une loi dans ce sens. L’organisation dune marche silencieuse qui a réuni le vendredi 3 juin 2022 à Bamako plusieurs femmes et activistes des droits de lHomme est un appel de pied aux autorités pour diligenter l’institution d’une loi qui puni les VBG et protège les femmes.
L’objectif de cette mobilisation est de dénoncer les violences sur le genre mais aussi sur la nécessité de trouver une loi, trouvera-t-elle échos ? Dorénavant, la balle est dans le camp des autorités.
En conseil des ministres du 3 août dernier, une communication a été faite annonçant l’organisation dun atelier national de validation des avant- projets de loi portant code pénal et code de procédure pénale. Au nombre des innovations apportées sont relatives entre autres à la prise en compte de la responsabilité pénale des personnes morales, des violences basées sur le genre.
Jean Yves pour www.maliexpress.net
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