Tombouctou : Dramane Oumar Serré, leader associatif raconte la vie des migrants

En route pour l’Europe, des migrants transitent à Tombouctou. Un court et souvent long séjour pour atteindre les contrées de l’Algérie et de la Mauritanie. Un phénomène qui a pris de l’ampleur dans cette contrée et qui pousse à s’interroger sur cette présence de plus en plus massive de ces migrants. D’où viennent-ils ? Comment sont-ils organisés ? Autant de questions que nous avons posées à Dramane Oumar Serré, président d’une association humanitaire. Ce dernier a côtoyé et apporté du soutien aux migrants en difficulté. Dans cette interview à bâton rompu, il nous raconte la vie des migrants dans le désert. Entretien.

Maliexpress.net : En tant que responsable d’association, à un moment donné, vous vous occupiez de cette question. Quel est votre propre regard sur ce que vous avez eu à faire ?

Dramane Oumar Serré : En tant qu’association, nous avons des ambitions pour la protection des enfants en situations difficiles. Dans cette dynamique de protection, nous sommes amenés à apporter assistance aux migrants que nous rencontrions à Tombouctou, qui sont dans des difficultés. De fait, nous les orientons au niveau de l’OUA. On a fait appel à des migrants en termes d’orientations pour pouvoir sauver leurs vies. Il y a beaucoup de jeunes gens qui ont même vendu leurs engins avec lesquels ils vont à l’école, pour aller en migration. Mais aujourd’hui, certains se retrouvent dans leurs familles. 

Il y a d’autres aussi qui sont mineurs, qui, par amour de leurs amis, essaient de les accompagner. Mais après, ils ont eu un problème d’argent sur la route, ils décident alors de retourner en famille pour faute de possibilité. On les oriente au niveau de l’OIM pour que l’OIM les assiste. C’est à travers ça que nous avons commencé à évoluer. 

Cependant, notre organisation n’a pas eu un appui par rapport à l’identification de migrants et une assistance pour pouvoir agrandir notre système de réactivité, en termes de sensibilisation et consort. Déjà, il y a l’OIM qui est sur le terrain, qui a le mandat international de la migration. Mais nous, nous œuvrions petit à petit à côté d’elle. A chaque fois que nous trouvons d’autres repères dont ils n’ont pas connaissance, on les oriente. 

Dans ce cadre, jusqu’en 2018, il y avait eu une cartographie des acteurs de la migration, qui a été établie par les restes catholiques reliefs. Ils ont fait la liste des acteurs. Il y avait Uni acer, ONG AMSES, l’OIM, et notre Association des Jeunes (Association Maliennes pour la Solidarité et le Développement au Nord). Donc, il y a eu beaucoup d’ONG qui sont inscrites sur cette cartographie. A travers celle-ci, il y avait eu le projet d’appui aux jeunes sur les routes migratoires au Sahel, appelé PROMISA. J’ai été point focal, quand les migrants viennent, on part dans les foyers. Les ONG les assistent, souvent elles donnent quinze mille francs (15.000F) par migrants. Il y a pour les migrants de moins de vingt (20) ans. S’ils sont là, ils ne font pas partis, les acteurs leurs donnent chaque semaine un coupon de quinze mille francs (15.000). Il y a ACRES qui fait ça ; la Croix-Rouge Malienne fait l’assistance psychologique aux migrants, en plus de l’assistance sanitaire. Quand un migrant est blessé sur la route, elle les prend en charge, et fait le traitement médical. Bref tout pour les migrants. 

Mais jusqu’à présent, ce phénomène existe toujours à Tombouctou depuis que les foyers de Gao sont fermés.  Tombouctou est devenu la zone par excellence de passage.

Depuis quand avez-vous constaté le phénomène de migration dans la zone de Tombouctou ?

Ce phénomène existait avant la crise de 2012. Avant, il y avait des migrants qui passaient par Tombouctou, Ber et Leré. Mais l’itinéraire a entretemps changé pour de Gao à Kidal pour l’Algérie. Quand les foyers de Gao ont eu des difficultés, ils ont choisi la voie de Tombouctou, depuis l’année 2015 à nos jours. Souvent, deux trois véhicules peuvent passer par jour, surtout avec la présence des compagnies de transports. Eux aussi, ils acheminent des migrants qui quittent Bamako pour Tombouctou chez les passeurs, qui les font traverser le désert.

D’où viennent ces migrants ? De quels pays sont-ils originaires ?

Il y a les migrants internes comme des migrants externes. Il y en a qui viennent des pays voisins du Mali. Ils viennent en général de la Guinée, le Libéria, le Ghana. On note aussi des Ivoiriens, des Gambiens, des Sénégalais. On note aussi d’autres nationalités, de peau blanche.

Comment sont-ils organisés ?

La majorité des migrants quitte Bamako via les auto-gares. Il y a certains qui prennent Tombouctou comme destination avant d’embarquer pour Algérie. D’autres, de Gao à Algérie. C’est une chaîne de passeurs qui font transiter les migrants. Il y en a qui sont résidents en Guinée, au Sénégal, etc. mais ont des contacts à Bamako. Les gens de Bamako, eux aussi, font la transmission aux gens de Sévaré. Et les gens Sévaré transmettent les migrants aux gens de Tombouctou. Les Tombouctiens à leur tour les transmettent à leurs camarades de Borge ou bien de Inafra ou de Elhalid. C’est comme ça que ça se passe par la nouvelle technologie à travers les WhatsApp. 

Donc, ils ont des correspondants partout. Quand un migrant quitte sa destination, il sait là où il doit loger, le canal par lequel il peut aller dans telle ou telle région. Voilà, c’est comme ça que le réseau se passe. Les passeurs sont en étroite collaboration, se connaissent très bien et ne font pas de mal. La règle est connue, tu payes et tu passes.

Qu’en est-il des frais de transport ?

De Sévaré à Tombouctou, les migrants payent chacun à la sortie dix mille francs (10.000F) par poste. Arrivés à Tombouctou, ils payent huit mille cinq cent francs (8500F) pour pouvoir rentrer dans la ville.

En effet, il y a deux postes fluviaux de la police et de la gendarmerie avant d’entrer dans la ville.  Chaque migrant paie trois mille francs (3.000F) au poste de police, puis trois autres mille francs (3.000) au poste de la Gendarmerie, ce qui fait six mille francs (6.000F). Les transporteurs qui les amènent de Koriomé à Tombouctou perçoivent de chacun des migrants, deux mille francs (2.000F). Quand les véhicules de transports en commun les amènent vers la traversée, ils descendent pour prendre les pirogues. Et chaque migrant payait cinq cent francs (500F) à un correspondant là-bas. Ce qui fait au total 8.500F pour chaque migrant pour pouvoir arriver chez son passeur. Si le migrant n’a pas d’argent cash pour payer, celui qui l’a envoyé va transmettre ce montant à son passeur qui est à Tombouctou.  Il y a les dépenses à effectuer sur le trajet. Si le migrant ne fait pas ces dépenses, soit le chauffeur ou bien son passeur les prend en charge.

Une fois à Tombouctou, ces migrants sont-ils accueillis par d’autres ? Y a-t-il des foyers pour abriter ces migrants ?

Oui, à Tombouctou il y a plus de dix maisons, il y a des ONG qui interviennent. Il y a la libre circulation des personnes et des biens dans l’espace CEDEAO. Mais les migrants ne viennent pas à tue-tête comme les gens le pensent. C’est ceux qui ont une fois été en Europe qui insistent ou qui excitent même leurs frères à venir. 

Pour d’autres mêmes, tu trouveras que leurs parents qui sont en Europe s’en chargent de toutes les dépenses pour qu’ils puissent venir chercher de quoi vivre. 

Ici à Tombouctou, les promoteurs de foyers sont appelés des passeurs ou « cosseurs », étant donné qu’ils sont des intermédiaires entre le transporteur et le migrant. Donc, les « cosseurs » les hébergent chez eux. Ils payent la location, la ration alimentaire et le reste. Tout cela est calculé sur le budget transport. 

Pour les acheminer, quand ils trouvent un camion qui va vers l’Algérie, ils les embarquent pour aller à Borge. Là-bas, tu trouveras que c’est un groupement d’individus, mais qui n’ont pas les mêmes tuteurs. Chacun passe par un foyer, lequel foyer a son correspondant.

Il y a une sorte d’économie liée à la migration, il y a des gens qui vivent aujourd’hui de cette migration notamment les transporteurs, des passeurs et d’autres intermédiaires qui travaillent dans ce domaine. Expliquez-nous un peu cette situation…

Tout le monde vit de ce phénomène migratoire, les jeunes, les transporteurs, et même les services de sécurité sur les routes. Il n’y a aucun individu dans ce phénomène sur les trajets migratoires qui n’en profite pas. De Tombouctou à Borge, chaque migrant peut payer jusqu’à cinquante mille francs CFA (50.000 FCFA), voire soixante-quinze mille francs (75.000). Alors que le transport normal ne dépasse pas même pas quinze mille francs (15.000 fcfa). Donc, beaucoup de personnes vivaient de ça. 

Il y a certaines personnes qui font l’échange de monnaies par le Dinar algérien. Il y a beaucoup de personnes qui en profitent de ce phénomène migratoire. Bien vrai qu’il y a des humanitaires, des ONG qui ont des mandats de migration, ils font de la sensibilisation, des assistances psychologiques, sanitaires et bien d’autres, mais c’est un phénomène qui est ancré dans l’esprit de certains jeunes d’emprunter la route migratoire.

Tombouctou étant alors une zone de transit, combien de temps ces migrants peuvent y passer, quand on sait que la prochaine étape est dans le désert où il y a des gens qui les attendent ?

Chaque semaine, il y a un convoi qui quitte Tombouctou. Auparavant, les convois quittaient vers 18 heures. Ils s’informent s’il y a un effectif qui peut vraiment faire déplacer le véhicule. Donc, tous les foyers se réunissent pour envoyer leurs éléments. Ainsi, ils font le regroupement. Chaque migrant a un récit sur lequel quand tu seras à destination, telle personne doit t’accueillir. Donc, chaque groupe a son tuteur au niveau de la destination. 

Réalisé par A.M.C pour Maliexpress.net 

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