Systèmes politiques au Mali : Les partis uniques ont vécu, la démocratie cherche un chemin

Le pouvoir corrompt, le pouvoir absolu dit-on. Que jamais on est aussi près de perdre le pouvoir que quand on semble si sûr de soi-même. La série des putschs a repris au Mali en aout 2020 avec la démission forcée d’Ibrahim Boubacar Kéita, successeur d’Amadou Toumani Touré (ATT), renversé en mars 2012. Toutefois, le mythe de l’armée comme arbitre impartial, force d’ordre et garant de l’unité nationale marque des points en Afrique.

Les régimes de parti unique ont donné naissance à des monstres qui se sont dévoré. C’était le pouvoir absolu, le culte de la personnalité, la politisation à outrance de l’administration, le clientélisme et l’enrichissement sauvage des tenants du pouvoir.

L’année 1963 inaugure l’ère des coups d’État militaires en Afrique subsaharienne. Il est utile de rappeler que nous étions en pleine guerre froide et le continent africain n’était pas à l’abri des querelles d’intérêt et des luttes d’influence entre les deux (02) blocs. Les régimes des «Pères de l’indépendance» que l’on croyait puissants et populaires ont commencé à s’effondrer comme des châteaux de cartes.

Le modus operandi était presque le même dans tous les pays: des militaires prennent possession de quelques lieux stratégiques de la capitale, arrêtent ou tuent le chef de l’État et ses proches et font passer sur les antennes de la radio nationale des messages ponctués de fanfare militaire annonçant la chute du régime et la création d’un comité ou conseil dit de rénovation, de salut du peuple, de libération nationale, de réconciliation nationale, de rédemption, etc.

Pour appréhender le concept de démocratie, les ouvrages de science politique font référence aux deux (02) racines du mot: demos (peuple) et kratein (diriger), retracent l’historique du modèle de démocratie pratiqué dans la Grèce antique six cents (600) ans avant l’ère chrétienne, et concoctent une gamme de définitions aussi variées que complexes.

Au lieu de s’attarder à rechercher une bonne définition de la démocratie, il est beaucoup plus simple de cerner les éléments qui, de l’avis des politologues, constituent les traits caractéristiques d’une démocratie. Il est généralement admis que la démocratie est un système politique qui:

– permet la conquête et l’exercice du pouvoir politique par des partis politiques librement constitués ;

– permet aux citoyens de participer à la gestion des affaires publiques, soit directement, soit indirectement par le biais de leurs représentants élus ;

– garantit l’exercice des libertés individuelles et collectives. Il est rare de trouver un régime politique de l’époque contemporaine qui ne se proclame pas démocratique.

À titre d’exemples, les États-Unis d’Amérique, depuis leur déclaration d’indépendance, l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques (URSS) sous Joseph Staline, les Philippines sous Ferdinand Marcos, le Mali sous Moussa Traoré, se sont tous targués d’être des démocraties. Près d’un siècle et demi après la déclaration d’indépendance du 4 juillet 1776 qui proclamait que tous les individus naissent égaux et sont nantis de certains droits inaliénables comme le droit à la vie, la liberté et la quête du bonheur, une frange importante de la population américaine, les femmes et les noirs, étaient privés d’un droit élémentaire en démocratie, le droit de vote; les premières l’ont obtenu avec la ratification du dix-neuvième amendement, en 1920, et les seconds ont dû attendre la signature du «Voting Rights Act» par le Président Lyndon Johnson, en 1965, pour voir la levée des multiples restrictions à l’exercice du droit de vote. Staline a dirigé d’une main de fer l’URSS pendant une trentaine d’années (1922-1953) et a fait torturer ou tuer des milliers de ses compatriotes dans les camps du Goulag. Marcos et Traoré ont tyrannisé et spolié leur peuple pendant vingt et un (21) ans pour le premier, et vingt-trois (23) ans pour le second, et ont été renversés par des insurrections.

Si les dirigeants de tous les pays socialistes et libéraux, riches et pauvres, petits et grands, revendiquent avec force leur appartenance à la famille des nations démocratiques, c’est parce qu’ils reconnaissent en ce modèle des vertus. Pourtant, à bien des égards, la démocratie n’est pas un modèle parfait: elle a des limites et recèle des insuffisances. Une célèbre boutade de Winston Churchill nous rappelle que la démocratie est un mauvais système de gouvernement, mais les autres systèmes sont pires.

Le modèle de démocratie pluraliste a été expérimenté en Afrique quelques années avant ou quelques années après la proclamation des indépendances. Au Mali, deux (02) grands partis politiques existaient sur l’échiquier politique et étaient représentés à l’Assemblée Nationale française et à l’Assemblée Territoriale soudanaise (US-RDA35 députés), mais comptait aussi un certain nombre d’élus du PSP (5 députés). C’est cette assemblée multipartiste présidée par Mahamane Alassane Haïdara qui, un mois après l’éclatement de la Fédération du Mali annoncé, dans la nuit du 19 au 20 aout 1960, a voté le 22 septembre 1960 la loi proclamant l’indépendance du Mali, libre de tous engagements et liens politiques vis-à-vis de la France, selon les propos de Modibo Kéita, le premier Président de la République.

Par la suite, les artisans de l’indépendance ont instauré dans leur pays des régimes de parti unique, de droit ou de fait, au motif que ce modèle était le mieux indiqué pour construire l’unité nationale et asseoir les bases d’un développement socio-économique durable. Il convient de noter aussi que le parti unique était considéré comme un rempart contre les menées subversives de l’ancienne puissance coloniale, surtout lorsque le nouvel État rompt en visière avec celle-ci. C’était, entre autres cas, celui du Mali et de la Guinée.

Les chefs des nouveaux États africains ont concentré tous les pouvoirs entre leurs mains. Ils ont appris à gouverner sans partage, à ne tolérer aucune forme de contestation, à se présenter comme candidats uniques à des élections sans enjeu. Puis, au fil des années, ils ont versé dans la mégalomanie et se sont décerné des titres de «Père de la nation», «Guide éclairé», «Combattant suprême». Il suffit de rappeler ici les frasques de Jean Bedel Bokassa qui s’est proclamé Président à vie de la Centrafrique, en 1972, puis Empereur, le 4 décembre 1977, après une cérémonie d’intronisation grandiose dont le coût est estimé à quelques 7 milliards de Francs CFA. Ils ont transformé l’administration en un corps entièrement à la dévotion du parti et de son chef.

Enfin, les dirigeants eux-mêmes, et le cercle de serviteurs et de courtisans qui s’est formé autour d’eux, se sont livrés à une course sans répit pour amasser des fortunes colossales.

Les péchés de l’US-RDA et du CMLN

Au Mali, les dirigeants des deux premières Républiques partageaient à des degrés divers les péchés de l’intolérance politique et de la gabegie. Ils ont tous emprisonné, torturé et tué des opposants à leur régime.

Union soudanaise-Rassemblement démocratique africain (US-RDA): La manifestation organisée à Bamako, le 20 juillet 1962 par des commerçants hostiles à la création du franc malien a servi d’alibi pour l’arrestation, la condamnation à mort, puis la déportation à Kidal des deux (02) premiers responsables du Parti Progressiste Soudanais, Fily Dabo Sissoko et Hammadoun Dicko, et d’un commerçant influent, Marba Kassoum Touré. Ils ont trouvé la mort, le 30 juin ou le 5 juillet 1964 (la date varie, selon les sources) dans des circonstances qui n’ont jamais été élucidées par le pouvoir en place.

– Comité militaire de libération nationale (CMLN): Le 28 février 1978, le chef de file du CMLN fait arrêter, selon un scénario digne d’un film western, ses compagnons qui contestaient ouvertement son leadership. Il s’agit des lieutenants colonels Kissima Doukara, Karim Dembélé, Tiécoro Bagayoko, respectivement ministre de la Défense, ministre des Transports et des Travaux publics, et Directeur général des services de sécurité. Les purges au sein du CMLN se sont poursuivies avec l’arrestation du colonel Charles Samba Sissoko, le 8 mars 1978, du lieutenant-colonel Joseph Mara, le 2 janvier 1979 et la démission du colonel Youssouf Traoré, le 1er mai 1981.

Après un simulacre de procès à Bamako et à Tombouctou, la «bande dite des trois» et leurs prétendus complices ont été déportés au bagne de Taoudéni, où ils ont été soumis à toutes sortes de travaux avilissants et de sévices inhumains qui ont emporté la plupart d’entre eux. On ne pourrait pas fermer ce chapitre sur les crimes politiques de la deuxième République sans citer la mort en détention, officiellement des suites d’un œdème aigu des poumons, vraisemblablement par empoisonnement, du premier Président du Mali indépendant, Modibo Keita, le 16 mai 1977; ensuite la mort par tortures du leader estudiantin Abdoul Karim Camara dit Cabral, le 17 mars 1980, par les sbires du régime de Moussa Traoré.

S’agissant de la gabegie des tenants du pouvoir, c’est surtout sous la dictature militaire instaurée par le Comité militaire de libération nationale (CMLN), puis sous le règne du parti constitutionnel unique, qu’une nouvelle bourgeoisie a commencé à voir le jour et s’est mise à étaler sans vergogne les fruits et ses rapines.

En fait, le mal était répandu dans tout le continent. Il a atteint un seuil tel que certains analystes se sont permis de qualifier, à cette époque, les régimes politiques africains de «kleptocraties». Ils ont eu recours à ce néologisme pour désigner un régime politique, où le vol est érigé en système de gouvernement.

Ali CISSÉ

Inter de Bamako 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *