La CAN, objet de tensions entre les clubs européens et les sélections africaines

Certains joueurs, soumis aux pressions de leurs employeurs, pourraient renoncer à participer à la Coupe d’Afrique des nations, dont la prochaine édition aura lieu en janvier et février en Côte d’Ivoire.

L’international malien Abdoulaye Doucouré, milieu de terrain du club anglais d’Everton, s’exprime rarement dans la presse. Son interview publiée le 5 novembre par 90 Football, une application spécialisée, n’est cependant pas passée inaperçue. L’ancien joueur du Stade rennais a annoncé qu’il ne participera pas à la prochaine Coupe d’Afrique des nations de football (CAN), qui se déroulera en Côte d’Ivoire du 13 janvier au 11 février, pour se concentrer sur sa carrière en club.

L’histoire ne dit pas si Abdoulaye Doucouré a subi des pressions de son club, lequel a prolongé son contrat d’un an en mai. Mais à l’approche de la phase finale, il est fort probable que d’autres internationaux africains décideront de s’épargner le voyage en Côte d’Ivoire, volontairement ou sur l’insistance de leurs employeurs. Ainsi, le Camerounais André Onana, gardien de Manchester United et des Lions indomptables, hésiterait, selon une information du média américain ESPN, à disputer la compétition, alors que son club est en difficulté en Premier League anglaise et en Ligue des champions.

« Les pressions des clubs sur les joueurs peuvent exister, ce n’est pas nouveau. Cela ne concerne pas tous les clubs, bien sûr, et dans la très grande majorité des cas, les joueurs ont très envie de disputer la CAN et ils y participent, même si cela peut ne pas plaire à leurs employeurs », relativise Sébastien Desabre, le sélectionneur français de la République démocratique du Congo (RDC). Reste que des clubs peuvent effectivement influencer leurs joueurs, notamment s’ils sont en lutte pour le maintien ou, au contraire, dans la course pour une qualification européenne. « On va lui dire qu’on a besoin de lui, qu’il est important », ajoute Sébastien Desabre.

Mercato hivernal

D’autres vont plus loin, faisant comprendre aux internationaux africains que leur présence en phase finale avec leur sélection pourrait leur coûter leur place de titulaire à leur retour d’Afrique ou freiner leur progression en club. Ainsi, quelques semaines avant la CAN 2022 au Cameroun, l’Algérien Andy Delort, le Ghanéen Felix Afena-Gyan et le Burkinabé Yacouba Nasser Djiga, alors respectivement sous contrat avec l’OGC Nice, l’AS Roma et le FC Bâle, avaient renoncé à disputer la compétition.

« La situation sportive d’un joueur peut également l’inciter à décliner la sélection, explique un agent de joueurs sous couvert d’anonymat. Prenez le cas d’Hugo Ekitike, l’attaquant du Paris-Saint-Germain. Il a des origines camerounaises et Samuel Eto’o, le président de la Fédération camerounaise de football, tente de le convaincre de jouer pour les Lions indomptables. Mais comme il n’a pas joué cette saison avec son club, il va chercher à partir lors du mercato hivernal [du 1er au 31 janvier] et ce ne sera pas le moment pour lui d’aller disputer la CAN. »

Les clubs européens sont de plus en plus réticents à libérer leurs internationaux africains en cours de saison. Les tensions avant la CAN 2022 entre, d’un côté, l’Association européenne des clubs (ECA) et le Forum des ligues mondiales (WLF), de l’autre la Confédération africaine de football (CAF), en avaient été la meilleure démonstration. Les clubs avaient tenté de faire reporter la phase finale, prévue du 9 janvier au 6 février. En vain. Mais ils avaient tout de même obtenu que les joueurs ne soient libérés que le 4 janvier au lieu du 27 décembre. En 2024, les footballeurs devront rejoindre leur sélection le 2 janvier, soit onze jours avant le début des matchs.

« Il y aura des pressions »

Pour cette édition, Tom Saintfiet, le sélectionneur belge de la Gambie, s’attend à ce que des clubs européens tentent une nouvelle fois de retenir le plus longtemps possible les internationaux africains dans les championnats. « Les clubs européens sont puissants, il y aura des pressions, comme en 2022, car une CAN en janvier et février, cela ne les arrange pas », rappelle-t-il. Le sujet est à ce point sensible qu’Aurelio De Laurentiis, le président du club de Naples, avait déclaré en août 2022 qu’il ne recruterait plus de joueurs africains, « sauf s’ils acceptent de renoncer à disputer la CAN ». Le dirigeant s’est conformé à son engagement, aucun Africain n’ayant signé depuis cette date avec le champion d’Italie en titre.

Bernard Serin, son homologue du FC Metz, ne cache pas non plus son exaspération alors que son club, qui joue le maintien en Ligue 1, devra probablement se passer d’au moins quatre joueurs lors de la CAN. « En 2017, la CAF nous avait vendu l’idée que la CAN aura désormais lieu en juin et juillet. Mais cela ne s’est produit qu’une seule fois, en 2019 en Egypte, car au Cameroun en 2022 et en Côte d’Ivoire en 2024, c’est la saison des pluies. Il faut aussi nous comprendre : les joueurs partent début janvier, et pour ceux qui vont loin dans la compétition, ils ne rentrent qu’un mois et demi plus tard », expose le dirigeant français, agacé que les joueurs dont il continue de verser les salaires pendant la CAN reviennent « fatigués, parfois blessés ».

Ces polémiques récurrentes devraient s’éteindre au moins pendant quatre ans, puisque les CAN 2025 au Maroc et 2027 en Tanzanie, en Ouganda et au Kenya, devraient se dérouler aux mois de juin et juillet grâce aux conditions climatiques favorables dans ces régions à cette période de l’année.

Alexis Billebault

Source : Lemonde.fr

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