SANCTIONS DE LA CEDEAO CONTRE LE MALI : Bamako entre patriotisme et résistance

SANCTIONS DE LA CEDEAO CONTRE LE MALI : Bamako entre patriotisme et résistance

Placé sous sanctions économiques et financières par la CEDEAO, le Mali se prépare activement à sauver les meubles. Le discours d’apaisement et d’appel à la résilience du président de la Transition, colonel Assimi Goïta, requinque les uns et les autres.

La Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) a adopté, le dimanche 9 janvier 2022, des sanctions “très dures” à l’encontre du Mali en raison du non-respect par les autorités de la transition du calendrier établi pour l’organisation des élections qui permettront de transférer le pouvoir à un civil.

A l’origine du bras de fer la volonté des autorités de la Transition de prolonger la transition sur une période de 5 ans. Inacceptables pour l’organisation sous régionale qui sort les griffes et se montre ferme face à la junte, craignant simplement qu’un gouvernement militaire de transition, illégitime, prenne le peuple malien en otage.

Dans son communiqué final, la CEDEAO a décidé de rappeler ses ambassadeurs du Mali, de fermer ses frontières, de suspendre les transactions suivies du gel des actifs maliens et enfin la suspension des aides envers le pays. Outre, l’institution sous régionale envisage de mobiliser sa force militaire d’attente pour pénétrer à plus de 50 Km dans le territoire malien.

Ces sanctions qui prennent effet immédiatement, ne seront levées progressivement que lorsque les autorités maliennes actuelles présenteront un calendrier acceptable et que des progrès satisfaisants seront observés dans sa mise en œuvre.

Ces sanctions contre Bamako affecteront fortement une économie qui peine à se relever. Le gel des actifs maliens et la suspension des transactions aura une très grande répercussion sur l’économie nationale. Dans un contexte où le gouvernement a consenti à d’énormes efforts pour atténuer la souffrance des Maliens, cette fermeture des frontières, selon certains observateurs, ne fera qu’empirer une situation déjà fragile. Jusqu’à quand résisteront les différentes banques au Mali dans la fourniture des liquidités aux clients ?

La situation s’annonce compliquée quand on sait que 60% du commerce extérieur du Mali se fait avec les pays voisins, et ce commerce est désormais réduit à néant. Il y a, certes, des exemptions pour les produits de base, les équipements médicaux, les hydrocarbures et l'énergie. Mais encore faut-il disposer de fonds et de devises pour les acheter. 

Quelques semaines auparavant, la CEDEAO avait déjà suspendu le Mali de ses organes de décision et imposé un gel des avoirs financiers de certains responsables de la Transition et une interdiction de voyager à 150 personnalités, coupables, selon elle, de faire obstruction aux élections.

Réplique malienne

La junte au pouvoir au Mali n’entend pas se laisser dicter la conduite à tenir par la CEDEAO ou une quelconque puissance étrangère. Le Gouvernement a répliqué immédiatement, par la voix de son porte-parole, colonel Abdoulaye Maïga, ministre de l’Administration territoriale. Les autorités ont condamné énergiquement lesdites sanctions qu’elles qualifient d’« illégales et illégitimes ». Il a également regretté que la CEDEAO et L’UEMOA se fassent instrumentalisées par des puissances extra régionales aux desseins inavoués. Par conséquent, le Mali a, par principe de réciprocité, fermé ses frontières aériennes et terrestres avec les États membres de la CEDEAO, et rappelé ses ambassadeurs.

En tout état de cause, la junte a décidé d’appliquer la loi du talion face à ce qu’elle considère comme une décision sans fondement communautaire. Bamako pourrait même aller plus loin en quittant carrément la CEDEAO et L’UEMOA. « Au regard des violations répétées des textes, principes et objectifs, de ces organisations, le gouvernement du Mali tirera toutes les conséquences et se réserve le droit de réexaminer sa participation dans ces entités », a prévenu le porte-parole du gouvernement.

Appel à l’apaisement

Dans son adresse à la nation au lendemain des sanctions contre le Mali, le Président de la transition, colonel Assimi Goïta a laissé entendre que l’heure est au rassemblement de tous les Maliens sans exclusive pour réaffirmer les positions de principe et défendre la patrie, et à se comporter en défenseur des intérêts supérieurs de la nation.

Toutefois, le Président Goïta prône le calme et à la sérénité, car selon lui, le Mali a fait le choix d’être sincère afin de prendre son destin en main en forgeant sa propre voie. « Gardons à l’esprit que le chemin qui mène au bonheur est une voie dure et très dure. Toutefois, avec courage et dévouement nous allons y arriver. Telle est l’essence de notre hymne national », a-t-il fait savoir ? avant marteler : « la CEDEAO et l’UEMOA se sont assumées, nous en ferons autant ».

Par ailleurs, le chef de l’Etat exhorte la CEDEAO, une fois de plus, à une analyse approfondie de la situation du Mali en plaçant l’intérêt supérieur de la population malienne au-dessus de toute autre considération. Cependant, il admet avoir conscience des inquiétudes quant aux conséquences de ces mesures, mais il a tenu à rassurer que des dispositions ont été prises pour faire face à ce défi et que les actions d’approvisionnement se poursuivront.

Selon lui, depuis que la nation malienne a décidé de prendre ses responsabilités face à sa destinée, son gouvernement a toujours œuvré pour le bien-être de l’ensemble des populations maliennes dans toute leur diversité et il affirme qu’ils continueront à s’y atteler.

 Soutien populaire contre la décision de la CEDEAO

Selon l’organisation sous régionale, ces décisions de sanctions adoptées contre le Mali auraient pour but de protéger la population. Ironie du sort, ces décisions soudent le peuple malien autour de la junte au pouvoir. Nombreuses sont les voix de protestation contre l’organisation depuis l’annonce des sanctions. Du syndicat national des travailleurs maliens aux associations et certains partis politiques, tous sont unanimes et condamnent d’une même voix ce qu’ils qualifient de dérives de la part des différents chefs d’Etat réunis à Accra au Ghana. A la date du 11 janvier, aucun rassemblement public ne s’était encore tenu et un calme précaire planait sur la capitale malienne. Étonnamment, les partis politiques qui avaient dénoncé les 5 ans de prolongation de la transition ont baissé les armes.

Outre les soutiens populaires à l’endroit de la junte, les préavis de grève déposés sur la table du gouvernement ont été annulés comme on peut le constater à travers un communiqué de la synergie des enseignants qui projetaient de partir en grève. A l’heure actuelle, l’inquiétude est grandissante et la population est partagée sur les conséquences que ces sanctions engendreront. Pour Etienne Fakaba Sissoko, professeur d'économie et chercheur au Centre d'analyses politiques, économiques et sociales du Mali, « cela asphyxie, en réalité, l'économie malienne. Et il y a de fortes chances qu'au bout d'un ou deux mois, nous ne puissions même plus payer les salaires de nos fonctionnaires. En tous cas, il n'y aura plus d'injection monétaire de la part de la BCEAO dans l'économie malienne. Donc nous allons fonctionner essentiellement avec la liquidité en circulation et les dépôts au niveau des banques secondaires ».

Une certaine incertitude totale semble régner à Bamako. Depuis l’annonce des sanctions économiques, des files d'attente se sont formées devant les banques et dans les grands marchés. Les gens font des provisions comme ils le peuvent, et s'attendent à des semaines difficiles sur le plan économique.

Ahmadou Sékou Kanta

Source : Miroir Hebdo