Contribution: Sommet de la CEDEAO d’Accra : Pour le Mali, il y à lire et à entrevoir

Contribution: Sommet de la CEDEAO d’Accra : Pour le Mali, il y à lire et à entrevoir

«On n’a pas un kit tout près anti-coup d’État. Si vous pensez que c’est cela, la Cedeao, alors assistez aux débats et aux discussions et vous verrez qu’il n’y a pas un kit prédisposé anti-coup d’État où : voilà ce qu’on donne pour la Guinée, voilà ce qu’on donne pour le Mali… !», s’est ainsi exprimé la ministre sénégalaise en charge des Affaires étrangères, en marge d’une réunion préparatoire du Forum international sur la Paix et la Sécurité prévu le mois prochain à Dakar.

C’était aussi et surtout à la veille du sommet de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) sur la situation en Guinée et au Mali devant se tenir le 7 novembre à Accra. était-ce prémonitoire des dissensions et contradictions au sein de la première instance de l’Organisation qu’est la conférence des chefs d’état ?

Les propos de la cheffe de la diplomatie sénégalaise laissaient entrevoir une certaine tension au sein de l’organisation sur la gestion des crises que traversent les deux pays membres. Et les résolutions du sommet sur le Mali ont abouti à un régime de sanctions ciblées contre les autorités du pays déjà suspendu des instances. Sanctions à minima pour bien d’observateurs là où beaucoup attendaient une main lourde sur le secteur économique qui installerait l’habituelle psychose de pénurie et de flambée des prix des denrées de première nécessité.

Le 3è sommet extraordinaire de la Conférence des chefs d’État a enregistré à Accra la participation de cinq chefs d’état sur 15, les absents s’étant fait représenter par soit au niveau vice-président et Premier ministre, soit au niveau ministériel ou encore au niveau ambassadeur. Pour les 5 chefs d’état présents, on décompte trois francophones (Côte d’ivoire, Sénégal, Niger), un seul anglophone, celui du Ghana qui ne peut avancer aucun motif d’absence au regard de son statut de président en exercice.

Les présidents Muhammadu Buhari du Nigéria, Rock M. C. Kaboré du Burkina Faso et Faure Gnassingbé du Togo sont les grands absents. Le bloc anglophone des présidents de la Cedeao semble avoir opté pour la politique de la chaise vide avec quatre absents sur cinq, même si la question des agendas personnels peut peser dans la justification. Tout compte fait, cela n’enlève en rien au fait que c’est une majorité de quatre chefs d’état francophones sur les cinq présents qui ont discuté sur les cas de deux autres du même bloc sous suspension actuellement.

Passons sur ces considérations pour revenir aux sanctions contre le Mali. Les sanctions ciblées contre les dirigeants maliens sont la nouvelle arme mais on notera qu’aucune liste de personnalités n’est divulguée encore moins un nom pour le moment.

AU BON SOUVENIR DU «CONTAINEMENT» ?

D’un point de vue géostratégique une mesure parmi celles de ce sommet peut paraitre anodine, mais elle mérite d’être analysée à la loupe. Il s’agit de celle édictée dans le premier paragraphe de la section du communiqué final portant sur la situation au Mali, libellé ainsi qu’il suit : «La Conférence reste très préoccupée par la détérioration de la situation sécuritaire au Mali, conséquence des incertitudes politiques accrues dans ce pays. Elle demande aux autorités de la Transition d’accroitre leurs efforts pour améliorer cette situation sécuritaire, particulièrement en assurant une présence effective de l’État dans les zones affectées. Dans ce contexte, la Conférence appelle les pays voisins à renforcer la présence sécuritaire le long de leurs frontières avec le Mali et charge la Commission de la Cedeao d’approfondir les discussions en cours avec la Commission de l’Union africaine en vue d’améliorer la situation sécuritaire au Sahel».

Que peut-on lire à travers cet appel aux pays voisins de «renforcer la présence sécuritaire le long des frontières avec le Mali» ? Appeler le Sénégal, la Côte d’Ivoire, le Burkina Faso et le Niger à renforcer leur sécurité quand bien même que ces pays ont leurs relations bilatérales et spécifiques avec le Mali, notamment le G5 Sahel pour les deux premiers, relève ouvertement d’une approche d’isolement et surtout d’un certain endiguement ou «containement» cher à une doctrine atlantiste prônée lors de la guerre froide. Pour mémoire, selon Wikipédia, « l’endiguement (en anglais : containment) est la stratégie de politique étrangère adoptée par les États-Unis après-guerre.

L’endiguement visait à stopper l’extension de la zone d’influence soviétique au-delà de ses limites atteintes en mars 1947 et à contrer les États susceptibles d’adopter le communisme». Le concept a été développé par l’homme politique et écrivain américain, George F. Kennan.

Cela voudrait-il-dire en français facile que la Cedeao entendrait garder l’œil sur le Mali, à ses différentes frontières, de manière à ne pas lui laisser de marge de manœuvre, comme si un envahisseur indéterminé encore venait à pointer à travers le Mali ou par le Mali? Du coup pousser, comme conséquence inattendue, le Mali vers trois pays frontaliers qui ne sont pas concernés par cette mesure, à savoir l’Algérie le grand voisin du Nord-est et la Mauritanie à l’Ouest (tous deux hors Cedeao) et la Guinée au sud (suspendu comme le Mali). Il faudrait, pour nos autorités, dans une logique de veille et d’observation, et d’un point de vue international, veiller à l’attitude mauritanienne et guinéenne vis-à-vis de cette mesure édictée par l’organisation régionale commune.

Cela va au-delà des termes des textes de la Cedeao et mérite de se demander quelle est la véritable lecture à faire au-delà des discours. Qui veut-on réellement «contenir» ? Surtout pas le Mali, engagé dans une lutte longue contre le terrorisme et son corollaire d’insécurité et dont les peuples sont connectés aux peuples des autres pays, au-delà des contingences politiques et diplomatiques. L’unification du peuple allemand en est un exemple édifiant.

Les récentes annonces des autorités maliennes de diversifier les partenariats notamment dans le domaine sécuritaire, semblent réveiller de vieilles rivalités idéologiques dans la sphère des relations internationales et cette mesure susmentionnée du Communiqué final du sommet de la Cedeao du 7 novembre à Accra nous renvoie en filigrane à ces nouvelles tendances géopolitiques internationales qui se répercutent sur le champ africain et surtout malien.

La Cedeao est l’une sinon l’organisation régionale de l’Union africaine la plus forte en terme de résolution des crises politiques, ce dont a largement contribué le Mali par sa diplomatie, mais force est de constater que la crise malienne la met devant d’énormes challenges en termes de résilience face aux dynamiques multiformes actuelles des relations internationales. Des soubresauts qui menacent sa cohésion et l’obligent à une adaptation comme l’a dit la ministre sénégalaise en charge des Affaires étrangères.

Dans ce contexte international et régional mouvant, il revient aux Maliens de se souvenir qu’en 1990-91, l’Afrique a pris en pleine figure les contrecoups de la chute du Mur de Berlin, au cœur du plus important bouleversement dans les relations internationales après la Seconde Guerre mondiale. En ces temps présents, de nouveaux bouleversements s’opèrent et nos États fragiles, avec leurs organisations régionales encore plus fragiles, tous exposés aux influences extérieures, doivent opérer les bons virages. Le Mali en amorce un, avec des orientations courageuses certes et bien reçues dans l’opinion publique nationale voire africaine.

Seule l’union sacrée, au-delà des clivages politiques et idéologiques actuellement perceptibles dans le landerneau politique malien, sera l’arme la plus solide pour permettre de passer le cap sans grosse casse. Les querelles politiques de 1991 entre Maliens et les turpitudes des trois décennies qui ont suivi, plutôt que diviser, doivent servir de leçons à la classe politique, à la société civile, pour mettre le pays au-dessus des agendas et de la recherche des mandats, pour le grand bien du peuple malien. Celui là-même pour lequel tout le monde affirme se battre.

Alassane SOULEYMANE,
Journaliste

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