DÉCÈS DE PHILIPPE DAUCHEZ:Le père spirituel des talents du théâtre malien a tiré sa révérence

DÉCÈS DE PHILIPPE DAUCHEZ:Le père spirituel des talents du théâtre malien a tiré sa révérence

Son décès a été annoncé sur les réseaux sociaux par le monde du théâtre comme celui d’un «Grand Malien». Et oui, c’est un cœur de Malien qui battait dans la poitrine de ce Français de souche. Professeur à l’Institut national des Arts (INA) de Bamako, il est l’un des acteurs majeurs qui ont réussi à donner un autre visage au théâtre dans notre pays avec notamment de jeunes comédiens comme ceux du Groupe Nyogolon dont il fut aussi l’initiateur. Le bien nommé Philippe Dauchez a tiré sa révérence le 29 mai 2024 à l’âge de 95 ans en semant la nostalgie dans le cercle du 6e art au Mali. La chaleur des hommages qui lui ont été rendus est à la hauteur de la qualité des liens qu’il avait avec notre pays.

«L’homme tout court» ! Ainsi décrivent Philippe Dauchez de nombreux témoignages à l’annonce du décès le 29 mai 2024 à l’âge de 95 ans. Ce qui met en exergue ses qualités professionnelles et surtout humaines. Ce qu’il recherchait chez l’autre, ce n’était ni la couleur de sa peau ni sa religion ou son sexe, mais le talent et les valeurs auxquelles il est rattaché. «Très triste. Je ne l’avais pas revu depuis quelques années. Il a eu une belle vie et son humour a éclairé le monde… Que de souvenirs, au théâtre, au bord du fleuve, sous les manguiers… Non je ne l’oublierai pas», assure un acteur culturel français qui l’a longuement côtoyé.
«Triste d’apprendre cette mauvaise nouvelle. Philippe Dauchez m’a enseigné à l’INA de Bamako de 1989 à 1993. Il reste pour moi l’un des rares Blancs (Français) qui a réellement et profondément aimé le Mali et les Maliens. Il a eu une longue et, je pense, heureuse vie», a aussi témoigné Adama Traoré, promoteur de «Acte Sept» et président de la Fédération des artistes du Mali (FEDAMA). Pour Moussa Ouane, un entrepreneur culturel, Philippe fut «un grand altruiste et notre pays perd un ami sincère. Acteur culturel, il l’a été ! Nous ne l’oublierions jamais».
«Après une longue et belle vie, il est allé planer un peu plus haut dans les cieux. Philippe était un homme remarquable. Cultivé, intelligent, modeste, il avait partagé de nombreuses aventures théâtrales et humaines et s’était intéressé à toutes les cultures qu’il avait pu croiser, avec curiosité et bienveillance», a réagi Christian Lajoumard, réalisateur à «Acrobates Films». Pour lui, «le Mali était sûrement sa plus grande histoire d’amour. Cette rencontre fut un bonheur ! Depuis, nous nous croisions à l’occasion en Afrique ou à Paris… Je garderai de lui, au-delà de sa manière tellement humaine de partager, son sourire espiègle, son humour détonnant, son œil rieur, cette fascinante aptitude à ne pas se prendre au sérieux». Le réalisateur est en tout cas convaincu que Philippe, à qui il souhaite «Bonne route», est en train de «glisser tes ailes au-dessus du Djoliba… Avec un sourire accroché aux lèvres».
Pour Jean-Louis Sagot-Duvauroux qui, le 12 juin dernier, a annoncé sa disparition, l’illustre professeur dramaturge a connu «un destin qui a contribué à tisser ensemble deux mondes initialement éloignés, mais porteurs l’un et l’autre de notre humanité commune. Philippe donnait l’envie de lui emboîter le pas». A ceux qui l’ont côtoyé durant sa longue et riche vie, il a montré la voie à suivre à bien des égards. «Tu nous a montré que notre humanité n’était pas enfermée dans des assignations identitaires, aujourd’hui devenues si pesantes. Ce que nous a dit ta vie prend beaucoup de sens dans les temps actuels. On ne t’oubliera pas», a ajouté l’essayiste, dramaturge et directeur de théâtre.
On comprend alors aisément pourquoi, le 13 juin 2024 à la Pyramide du Souvenir, ils se sont bousculés à la cérémonie d’hommage organisée par la Fedama. On y a appris que le nom de l’homme est ancré dans le théâtre malien parce qu’il a formé les grands noms de cet art dont Adama Traoré, l’actuel président de la Fedama. Mieux, Philippe a contribué à la création des compagnies artistiques comme le groupe Nyogolon qui n’est plus à présenter. Le regretté Philippe était, selon ses anciens élèves, ses amis et ses enfants du Mali, «un homme profondément humaniste». Et, à travers son théâtre dit «utile», il a réussi à «créer des sourires sur beaucoup de lèvres, même des internés du service psychiatrique du CHU Point G».

Des fronts de l’armée coloniale à l’INA de Bamako
Comédien puis professeur émérite d’art dramatique, Philippe Dauchez a vu le jour en 1929 à Paris, en France. C’est à Alger (en Algérie), lors de son service militaire, qu’il intègre le Centre d’art dramatique avec à la clé de nombreux spectacles de théâtre dont le «Partage de midi» de Paul Claudel. De retour dans la capitale française, il assiste Albert Camus, notamment pour le montage de plusieurs spectacles dont «Caligula».
À la mort de Camus en 1960, Philippe Dauchez se lance un moment dans la conception de films scientifiques pour «Lascaux» avant de travailler à Saint-Étienne et Chelles comme animateur culturel. Et par la suite il se retrouve une nouvelle fois en Afrique, notamment au Cameroun où il aide à mettre en place un centre culturel avec des spectacles de théâtre inspirés de la mystique des «Mystère du Moyen Âge». C’est de là qu’il a débarqué au Mali en 1978 pour enseigner le théâtre à l’Institut national des arts (INA) pendant un quart de siècle. Ici, Philippe fut surtout fasciné par la découverte du kotéba qu’il définit comme «un retour aux sources du théâtre, autant par les sujets traités que par les contacts qui s’y établissent».
Il monte de nombreux spectacles avec des équipes d’inspirations différentes (dogon, bamanan et malinké) traitant principalement de l’éducation des petits, des problèmes conjugaux et de santé (pratique théâtrale à des fins thérapeutiques). Comme l’écrit si bien un critique, il a réussi à expérimenter «un théâtre d’éveil au service de la conscience populaire. Son séjour malien affecte sa méthode d’enseigner le théâtre dorénavant axée sur l’improvisation à partir de thèmes précis».
A noter que, en 2003, un hommage particulier avait été déjà rendu à Philippe Dauchez qui a formé un grand nombre de comédiens pendant les 25 ans passés au service du théâtre au Mali. C’était lors de la cérémonie inaugurale du «Festival du Théâtre des Réalités» d’Adama Traoré et un vibrant hommage avait été rendu au «Sira Tigui» (celui qui montre la voie) alors septuagénaire. Comme un intervenant l’a souligné dans son hommage, «être grand, c’est soutenir une grande cause»! Philippe Dauchez est donc incontestablement un «Grand» puisqu’il n’a posé dans sa longue vie que «des actes d’ensemencement, d’élévation spirituelle…».


Pendant plus d’un quart de siècle de présence, Philippe n’a fait qu’œuvre utile au Mali. Il est dans doute le père spirituel des Magma Gabriel Konaté, Hamadoun Kassogué dit Kerfa, Habib Dembélé dit Guimba, Seydou Touré (Dugutigi), Malick Dramé, Salim Sylla, Salimata Sidibé… ainsi que des regrettés Lassine Coulibaly dit Fodé ou Zanké, Ténéman Sanogo dit Lassidan, Maïmouna Hélène Diarra, Fatoumata Coulibaly dite FC, Oumou Berthé dite Dikoré… qui sont nombreux à être passés par sa moule.
Comme le dit si bien Adama Traoré, promoteur de «Acte Sept» et président de la Fedama, «dors en paix, cher Philippe ; le théâtre malien et l’hôpital psychiatrique du Point G te resteront à jamais reconnaissants». Une reconnaissance que le Mali lui doit désormais comme dette morale et qui peut par exemple être payée en donnant son nom à une salle de spectacle !
Dan Fodio pour maliexpress.net

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