Au Mali, les leaders religieux élaborent une Fatwa contre les violences sexuelles liées au conflit

Un atelier inédit de rédaction et d’adoption d’une Fatwa (consultation juridique selon les préceptes de l’Islam) contre les violences sexuelles liées au conflit (VSLC) s’est tenu à Bamako, les 24 et 25 janvier 2023.

En préparation depuis le mois d’août 2022 par le bureau exécutif du Haut Conseil Islamique du Mali (HCIM), son objectif est d’obtenir un document pour sensibiliser les fidèles dans les mosquées et dans l’espace public, afin de mettre fin à ces violences.

En dehors du Secrétariat exécutif du HCIM, ce projet soutenu par la MINUSMA, fait également intervenir, les Oulémas, les membres de l’Union des femmes musulmanes (UNAFEM), et l’Association des jeunes musulmans. En tout, une cinquantaine de leaders religieux (hommes et femmes) venus de l’ensemble des régions du Mali ont participé à ces importants travaux.

La Fatwa, au-delà du sens qui lui ait donné

Souvent définie comme étant une malédiction prononcée à l’endroit d’une personne ou d’un groupe, la Fatwa est avant tout une consultation juridique religieuse. Une réponse, un avis juridique apporté à une question posée par un ou plusieurs fidèles et qui a force de recommandation. C’est dans cette définition que s’inscrit cet atelier national. Son but est de se servir des versets du Coran et des hadiths (prescriptions religieuses), pour déconstruire un certain discours extrémiste et faux sur le prétendu bénéfice religieux qu’il y aurait à commettre ces violences. Des violences qualifiées de « violations graves des droits humains et des principes fondamentaux de l’islam » par Thierno Hady THIAM, deuxième vice-président du HCIM.

Selon la Conseillère principale de la MINUSMA pour la protection des femmes, Fabiola NGERUKA, l’autre préoccupation de cet atelier est « de permettre un renforcement du soutien aux victimes avec l’appui des leaders religieux, pour d’avantage sensibiliser les communautés à ne pas rejeter mais à accompagner les victimes survivantes de ces violences, pour les aider à faire face aux traumatismes et à la stigmatisation qui en résultent ». Conscientes de leur rôle, les autorités religieuses musulmanes du Mali sont déjà engagées dans la lutte. « En 2020, explique Mme NGERUKA, le Président du HCIM, Chérif Ousmane Madani HAIDARA, a signé une déclaration interdisant les violences sexuelles liées au conflit et, dans cette déclaration, lui-même évoquait la sortie d’une fatwa afin de prévenir et punir ces questions de violences sexuelles liées au conflit. Nous avons donc beaucoup travaillé dans ce sens avec le HCIM et les oulémas. La consultation d’aujourd’hui prend en fait ses racines en 2020, » a-t-elle précisé.

Sujet sensible mais indispensable à traiter

« Un fléau qui est quotidien et qui devient caractéristique des conflits », c’est ainsi que le Secrétaire général du ministère des Affaires religieuses et du culte, Toumani SANGARÉ a qualifié les VSLC, lors de la cérémonie d’ouverture de l’atelier. Pour lui, « le conflit qui secoue le Sahel en ce moment, pas seulement le Mali, est un conflit qui s’oriente de plus en plus vers et contre les femmes. Parler de violence sexuelle en tant que tel est un tabou mais en parler à l’occasion d’un conflit avec une connotation religieuse, c’est plus que de l’audace. Parce que ceux qui s’y adonnent pensent qu’ils s’adossent sur des recommandations coraniques, » ajoute-t-il avant de demander directement à l’ensemble des participants de « dégager une position commune, celle qui est en lien directe avec les recommandations et les données coraniques et de faire en sorte que ces recommandations soient diffusées dans toutes les mosquées du Mali, les zawiyas et dans tous les lieux de rassemblements des musulmans du Mali, pour que ceci soit un viatique pour chacun de vous ».

Revenant sur le caractère « très sensible » du sujet au sein des communautés religieuses, Thierno Hady THIAM, deuxième vice-président du HCIM rassure : « C’est à nous les musulmans, notamment le HCIM qui jouons le rôle d’interface entre l’État et la communauté musulmane, d’y faire face et d’y trouver des solutions et des pistes de sortie ». Également présent à la cérémonie d’ouverture le Directeur de Cabinet du Chef de la MINUSMA, El Hadji Ibrahima DIENE, a pour sa part réitéré le soutien indéfectible de la MINUSMA dans cette lutte. Il a souligné que : « Les violences sexuelles liées au conflit doivent cesser d’être des dommages collatéraux des conflits. Elles sont évitables. Le rôle des religieux, en tant que gardien de culture et de religion, reconnu dans le monde peut changer cette situation au Mali et dans le monde entier ».

Soutenir les victimes et punir les auteurs

Consacrée à la vision de l’islam sur les violences sexuelles liées au conflit, au concept de Fatwa et à l’état des lieux des VSLC, la première journée de l’atelier a achevé de convaincre les participants quant à la nécessité d’accentuer la lutte. En réaction aux témoignages des victimes issus du documentaire de la cinquième audience publique de la Commission Vérité Justice et Réconciliation (CVJR) projeté et aux chiffres communiqués lors de la présentation, Zeinab KÉÏTA CISSÉ, membre du Conseil national des Oulémas au sein du HCIM s’insurge : « On ne savait pas que c’était arrivé à ce degré. Il y a des statistiques qui font peur, qui montre que la situation est très grave. Il était vraiment temps que nous nous retrouvions et que nous nous rassemblions pour élaborer cette fatwa afin que l’on puisse aider nos sœurs et nos filles à travers tout le territoire du Mali ».

Les travaux de groupe qui ont suivi le lendemain ont permis d’aboutir à des conclusions. La première est une résolution qui engage les participants à travailler à une grande sensibilisation visant d’une part, à lutter contre les VSLC au Mali et d’autre part à montrer les méfaits de l’abandon et de la stigmatisation dont les victimes font l’objet. Des recommandations ont également été faites au pouvoir judiciaire afin qu’il accorde une attention particulière au phénomène des VSLC par la mise en place d’un mécanisme efficace de poursuite et de condamnation des auteurs. Les participants ont exhorté les autorités politiques, administratives, religieuses et les organisations de la Société civile du Mali à mettre en place des systèmes d’encadrement et de prise en charge des victimes des VSLC et des enfants nés des viols dans les zones affectées par le conflit. Enfin, au titre de la Fatwa, les participants ont adopté un projet de texte dont la validation prochaine est confiée à la conférence nationale des oulémas du HCIM.

Dans ses conclusions, le deuxième Vice-président du HCIM, a insisté sur le fait que l’application concrète de cette Fatwa dépend de tout musulman, des religieux mais surtout de l’État. « Le HCIM et tous les musulmans du Mali ont un grand rôle à jouer dans la conscientisation et l’information de notre peuple sur la Fatwa que le HCIM va produire, » a déclaré M. THIAM à l’issue de l’atelier. « Cette Fatwa va faire ressortir les sanctions qu’il faut appliquer et à qui il faut les appliquer. C’est à l’État de prendre ses responsabilités et d’appliquer ces sanctions à tous ceux qui osent commettre des crimes contre les femmes pendant les crises et même après les crises ».

Les violences sexuelles liées au conflit au Mali…

L’expression « violences sexuelles liées aux conflits » recouvre des actes tels que le viol, l’esclavage sexuel, la prostitution forcée, la grossesse forcée, l’avortement forcé, la stérilisation forcée, le mariage forcé, ainsi que toute autre forme de violence sexuelle d’une gravité comparable, perpétrés contre des femmes, des hommes, des filles ou des garçons, et ayant un lien direct ou indirect avec un conflit. Lors de l’atelier, une présentation a permis d’édifier les participants sur le concept même de « violence sexuelle liée au conflit », sa réalité et son ampleur au Mali. Face à l’assistance, la Conseillère principale de la MINUSMA pour la protection des femmes a indiqué que : « de janvier à décembre 2022, 807 cas de VSLC ayant affecté 469 femmes et 338 filles ont été rapportés par les Nations Unies et leurs partenaires (source : MARA, GBVIMS, MRM) dont 82 cas par la MINUSMA. Si au cours de cette l’année 2022, aucune victime homme ou garçon n’a été enregistrée, 100% des victimes sont des femmes dont 41 % sont des jeunes filles de moins de 18 ans ».

Enfin, Mme NGERUKA a déploré le sort des 67 femmes enceintes à la suite des VSLC et les 37 bébés nés en 2023, des grossesses consécutives à des VSLC et que les communautés rejettent généralement.

SourceLe Nouveau Réveil

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