Dennis B. Hankins : «Nous avons bien noté les priorités du gouvernement de transition»

Dennis B. Hankins : «Nous avons bien noté les priorités du gouvernement de transition»

L’ambassadeur des états-Unis au Mali évoque, dans cet entretien, la transition malienne, l’apport de son pays dans la lutte contre le terrorisme au Sahel, le dialogue avec les terroristes…

L’Essor : Pouvez-vous nous parlez de la politique américaine en Afrique, notamment au Mali ?

Dennis B. Hankins : En Afrique, je pense qu’entre les deux partis (Républicains et Démocrates) qui dominent la vie sociopolitique de la nation américaine, il n’y a pas de grandes divergences autour de notre politique extérieure. Quand j’ai été nommé comme ambassadeur au Mali, j’ai eu des entretiens au Sénat ; les préoccupations sont presque les mêmes pour les deux partis. Et je dirais que la politique africaine du président Trump, en effet, n’était pas très différente de celle de son prédécesseur Obama qui, à son tour, était similaire à celle du président George W. Bush.

Notre politique en Afrique est une balance entre les questions de sécurité, de bonne gouvernance et de développement. Avec le président Trump, je pense qu’il y a plus de concentrations sur les questions de sécurité. Et comme vous le savez, il n’y a pas de sécurité sans développement et sans bonne gouvernance ; toutes les trois questions sont liées.

A propos de la crise sécuritaire, nous savons que le Mali est confronté à ce fléau depuis 2012. Concrètement quel type d’assistance vous apportez au Mali afin qu’il retrouve sa stabilité ?

Il faut le dire, notre approche de la sécurité s’inspire de notre approche globale. Alors, il y a des aspects de notre assistance sécuritaire que nous aimerions souligner. On a formé des soldats, des gendarmes, des unités anti-terroristes. Nous sommes conscients de la nécessité d’aider le gouvernement à assurer une bonne gouvernance et notre appui s’inscrit dans ce sens. Nous voulons plus de stabilité, à travers le rétablissement de la sécurité au Nord, la présence de l’état sur toute l’étendue du territoire national.

L’objectif de notre assistance est d’offrir des services de base à la population des zones de conflits, tout en les protégeant contre l’invasion des groupes extrémistes qui s’appuient sur l’absence de l’état et du manque de ces services de base. C’est dans ce sens que nous sommes engagés dans les trois domaines (sécurité, bonne gouvernance, développement) et nous collaborons avec les forces armées et de sécurité. Nous avons bien noté les priorités fixées par ce gouvernement de Transition en termes de lutte contre l’impunité dans le cadre de la lutte contre la corruption. Nous nous réjouissons de la mise en place d’un gouvernement très efficace qui est accepté par la population.

Quelle lecture faites-vous du dialogue avec les terroristes pour trouver une issue à la crise ?

Je pense que c’est difficile de mener des négociations avec les groupes terroristes, si l’on tient compte des crimes et des actes barbares qu’ils commettent à travers le Mali et qu’ils revendiquent fièrement. Je me suis rendu à Mopti où j’ai constaté qu’une frange importante de la population souhaite que les écoles coraniques soient intégrées dans le système officiel éducatif.

Cette revendication, comme tant d’autres, a été évoquée lors des assises nationales. Au Nord, certaines personnes estiment que les imams peuvent jouer un rôle minimum en terme de justice civile comme le mariage, le divorce. En Afghanistan, nous avons continué à avoir des négociations avec les talibans. Chaque pays est indépendant et souverain. Il faut savoir que les résultats sont difficiles à obtenir si l’on engage les négociations avec les groupes extrémistes.

Dans le cadre de la coopération bilatérale, quels sont les projets importants en cours au Mali?

Avant cette année, nous avons célébré les 60 ans de relations diplomatiques et de coopération. Il y a des résultats concrets parce que notre engagement se traduit surtout par des dons dans le secteur de la santé, notamment pour appuyer le gouvernement dans la gestion de la crise de la Covid-19. Nous déployons des efforts en direction des épidémiologistes, des biologistes. Nous avons contribué à la victoire des biologistes d’Afrique dans le domaine de la recherche, fruit de la coopération de 30 ans entre les gouvernements malien et américain.

Avez-vous une idée des investissements au Mali, depuis votre arrivée?

C’est difficile d’évaluer le chiffre des investissements. Notre projet c’est presque 200 millions de dollars par an, à travers les investisseurs américains. Les problèmes de sécurité sont à la base du ralentissement de nos investissements. Je sais que le mois prochain, une délégation viendra au Mali pour voir les possibilités d’investissements dans le secteur de l’énergie solaire et d’autres domaines.

Au plan commercial, nous nous réjouissons du succès de la vente des tracteurs Caterpillar, produits phares de nos échanges commerciaux. Nos échanges portent aussi sur le secteur aurifère et là c’est 150 millions de dollars d’équipements qui sont vendus ici. Nous cherchons aussi à augmenter les exportations de certains produits alimentaires et artisanaux maliens.

La coopération s’étend également au domaine de la communication. En plus des activités de formation, y a-t-il d’autres possibilités en vue de promouvoir la bonne gouvernance au Mali ?

On a organisé des formations pour aider les médias à gérer les fake news et les rumeurs, qui sont fréquemment véhiculées sur les réseaux sociaux. Ce n’est plus comme les années 60-70 où il y avait de grands investissements avec l’octroi d’équipements. Nos actions se résument au renforcement de capacités. Nous collaborons aussi par exemple dans le programme d’échanges auquel l’AMAP participe actuellement sur notre système électoral.

On a aussi donné certains matériels à l’ORTM pour l’aider dans la transmission en anglais. Chaque fois que je me rends à l’intérieur du pays, je tiens à avoir des contacts avec les populations, y compris les journalistes. Dans les régions, les émissions dans les langues nationales sont si importantes parce que c’est le moyen de communication des populations. Il est aussi important pour les journalistes de maîtriser ces langues et de savoir expliquer les sujets, même si elles sont compliquées.

Quelle analyse faites-vous du rôle de la presse dans la gestion de la crise sécuritaire et de la transition au Mali ?

Je pense que la presse joue un rôle important, même si elle doit observer la prudence face aux rumeurs et aux fake news. Les éditorialistes et les autres rédacteurs doivent faire comprendre pourquoi le gouvernement s’est engagé à faire de la lutte anti-corruption, l’une de ses premières priorités. Le rôle de la presse est de parler des efforts et des problèmes. Je sais que la tâche n’est pas facile pour vous. Votre rôle est  important pour encourager la population à la réalisation des programmes gouvernementaux.

 Quel regard portez-vous sur les récentes élections africaines, notamment en Guinée et en Côte d’Ivoire ?

Durant ces dernières années, la région ouest-africaine a beaucoup avancé, en terme de transition démocratique. Le gouvernement américain a déjà expliqué notre préoccupation par rapport aux élections en Guinée. J’étais ambassadeur dans ce pays, avant d’être nommé au Mali. Dans le cas de la Guinée, avec le changement de mandats (2 à 3), depuis longtemps, nous étions préoccupés par la situation. Nous savons que l’insécurité ne favorise pas des élections qui seront bien acceptées par l’ensemble des populations. Elle peut profiter aux groupes terroristes, servir de base à l’avancée des groupes extrémistes et à l’instabilité dans la région. Pendant les 18 mois de la Transition, avec le gouvernement du Mali, nous ferons le maximum pour que les élections soient bien acceptées par les populations, que celles-ci aient accès au vote dans la perspective de reconstruire un Mali plus stable, plus prospère et plus démocratique.

 Justement à propos des élections au Mali, vous savez qu’à cause de la crise sécuritaire, il y a des zones où on ne peut pas organiser le vote. Est-ce que vous comptez aider le Mali à récupérer ces zones avant les élections ?

 Avec la participation des signataires de l’Accord pour la paix et la réconciliation au Mali issu du processus d’Alger dans ce gouvernement, nous espérons que pendant cette période de Transition, on peut renforcer la stabilité, la paix et la présence de l’état dans l’ensemble des régions du Nord et du Centre. à travers cette représentation dans l’exécutif, on peut affirmer que les Maliens sont en train d’œuvrer, ensemble, pour la stabilité de leur pays. La situation au centre est liée particulièrement aux attaques des groupes extrémistes. Et notre appui aux membres du G5 Sahel s’inscrit dans le cadre de la pacification du pays.

Quand j’étais chargé d’Affaires en République Démocratique du Congo, ils étaient en train d’organiser des élections. Ils ont parlé du modèle de Kidal. Bon, si on ne peut pas toucher 100% du territoire, le Mali va créer un modèle pour le reste de l’Afrique : comment avoir le plus grand taux de participation possible. Alors, espérons qu’il y ait plus de territoire pour la tenue, si possible, des élections dans 18 mois. La majorité peut participer même si ce n’est pas possible à 100%.

Propos recueillis par

Bandé Moussa SISSOKO

Amap-Kayes